• Etant végétarienne, on pourrait penser que ce spectacle est une torture pour moi. En réalité, ce n'est pas le cas. Voir les moutons traîner du sabot pour éviter l'autel m'aurait été moins supportable, je pense.

    Mais il y a dans cette flaque de sang rouge vif quelque chose de presque irréel. Ou de trop réel, justement, de trop vivant pour s'émouvoir. Il y a aussi les gestes, si précis, quasiment mécaniques, avec lesquels l'oncle éventre la bête, détache la peau de la caracasse. Finalement, le spectacle m'intéresse à titre de curiosité, mais pas plus.

    La mère de mon amie s'occupe d'extraire les viscères, de les trier, de les préparer. Les intestins, les tripes, le foie seront au menu du midi. Rien ne se perd : les poumons sont gardés pour le chien d'un voisin.

    La tête quant à elle, va griller longuement, toute la journée, dans un fumet âcre et grésillant. Fendue en deux ensuite, elle sera réservée à la confection de bouillons.


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  • Weekend en banlieue de Casablanca, chez les parents d'une amie. C'est la fête de l'Aïd el Adha. J'arrive le samedi soir, on me laisse entrevoir, dans le garage, les deux moutons qui seront sacrifiés.

    Le lendemain, je suis réveillée par la maîtresse de maison. Elle me presse : on est en train d'égorger le mouton. A peine réveillée, je prends mon appareil photo et je shoote un peu au hasard, les yeux encore collés de sommeil.

    L'oncle est venu, aidé d'un boucher patenté. Le plus horrible m'a été épargné : à mon arrivée, les moutons sont en train de pousser leur dernier râle en se vidant de leur sang. Je ne les aurai pas vus se faire trancher l'aorte. Mon amie, encore à Paris, a demandé quant à elle de se faire appeler pour entendre crier le mouton sacrifié à l'autre bout du fil.

    Le plus surprenant est cette odeur chaude et âcre qui s'élève du sang épais.

    Je retourne me coucher une dizaine de minutes, pour me consoler de ce réveil un peu brutal.

    Tout le reste de la journée est consacré au dépeçage de la bête, à son découpage, à la confection de brochettes et diverses grillades.


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  • Demain, c'est l'Aïd el Adha (en arable oral c'est l'Aïd el Kébir). La fête du mouton.

    Depuis mon arrivée, les rues sont remplies de publicités mettant en scène un mouton : frigos, fours, crédits... Les magasins poussent à la consommation, les banques et organismes de crédit fourguent des "crédits mouton" à tour de bras. En effet, chaque famille achète son mouton -entre 2000 et 3000 dh selon son poids, ce qui représente un salaire entier pour beaucoup- , le laisse à la campagne ou bien dans certains cas, le ramène en ville. C'est LA fête de l'année qui se prépare.

    Et depuis une semaine, c'est la frénésie. Ce WE, tout le monde va fêter le mouton en famille. Les magasins, les restaurants, les administrations... tout le monde ferme jusqu'à mardi voire mercredi prochain. Depuis hier, déjà, les rideaux de fer de la plupart des commerces sont baissés car ceux qui doivent repartir dans leur bled s'y prennent à l'avance, demain le pays sera paralysé) Alors on se boucule dans les supermarchés pour faire le plein de victuailles : huile, sucre, farine par kilos, légumes... Au rayon alcool d'Acima (supermarché local, groupe Auchan), c'est même l'émeute : des hommes assoifés se jettent littéralement sur les cartons de Gerrouane et les packs de bière. On dirait une prise d'assaut, le personnel de sécurité est débordé.

    En début de semaine, me réveillant pour aller travailler, j'ai entendu le cri plaintif d'un animal dehors, dans la cour. Habituée aux lamentations des chats en chaleur (ici, les chats sont ce que les pigeaons sont à Paris : des rats miaulants), je n'y ai pas prêté attention dans un premier temps. Mais ce cri me dérangeait, vraiment. Soudain, j'ai réalisé que c'est bientôt l'Aïd. Et j'ai compris. Mon sang ne fait qu'un tour.
    Ma logeuse m'a expliqué que, quelque part dans un autre immeuble, un mouton était certainement accroché par les cornes, sur le balcon. Il est prisonnier depuis des jours ; on lui donne à manger, beaucoup, pour l'engraisser. Ce matin, le mouton gémissait (un bruit à vous retourner les entrailles) encore plus fort, avec une angoisse croissante perceptible (ou est-ce la mienne ?). Il doit se douter de ce qui l'attend.


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  • Nous voilà donc, le ventre plein, de retour à l'appartement, où nous prenons le matériel nécessaire -seau, écopes, serviettes- pour aller aux bains maures -ou turcs, à chacun sa tête de-.

    Ceux là sont des bains municipaux, 7,5 dh l'entrée, donc très populaires. A droite, les femmes, à gauche; les hommes. Un solide mur sépare les deux parties, bien entendu.

     A l'intérieur, l'air est chaud et moite, dès le vestiaire. Des vieilles femmes en sorte de pyjama ou torse nu devisent, des enfants à leurs pieds, braillent. Les femmes se déshabillent et se rhabillent dans une impudeur totale, à l'exception de notre jeune colocataire qui est terrorisée à l'idée d'enlever son maillot de corps. Elle vient d'Oujda, une ville située au nord-est du pays, juste à la frontière algérienne et vient pour la première fois de sa vie dans une grande ville. Nous arrivons à la convaincre en lui montrant l'indifférence des clientes, de se déshabiller. Et c'est en culotte et en soutien-gorge qu'elle nous suit à l'intérieur.

    C'est un hammam classique et minimaliste : une succession de pièces carrelées, au plafond bas, faiblement éclairées, munies de nombreux robinets d'eau chaude. Il faut remplir son seau et aller s'installer. Des dizaines de femmes nues, accroupies sur des marchepieds en platique ou assises sur des tapis de bain, partout le long des murs, se frottent, se savonnent. Toutes les générations sont là, de la petite fillette à la grand-mère. Ma voisine me fait de la place, m'invite gentiment à s'asseoir à ses côtés, tandis qu'une vieille cinglée braille et ne veut pas laisser une des baigneuses se servir à "son" robinet.

    C'est un ballet de mamelles pendantes, de jambes poilues et de chairs plus ou moins flasques. Devant le spectacle de ces femelles, si décomplexées et naturelles, pataugeant et se récurant la peau du dos dans une chaleur asphyxiante, j'hésite entre la fascination et le dégoût.

    Je regarde par terre et c'est une erreur : pansements, morceaux de plastique et touffes de cheveux flottent sur le sol. J'écope et m'asperge généreusement pour ne plus y penser. L'odeur d'humidité commence à m'écoeurer.

    Au bout d'une heure, bien délassées et la peau soigneusement gommée, nous sortons. Ma logeuse refuse que je sorte la tête nue. C'est qu'il doit faire 10°C au maximum ce soir. Comme je refuse la serviette qu'elle me tend, elle me propose un foulard blanc. J'avoue que l'idée de porter, moi aussi, le hijab, est un fantasme qui me hante depuis mon arrivée.

    Une femme, s'amuse de mes difficultés à le mettre et s'empare du foulard, me le pose et le noue bien serré autour du cou. La couleur ne me va pas  et cela arrondit encore mon visage qui prend un aspect lunaire. Mais l'expérience m'amuse et je me sens bien, ainsi acceptée, ainsi des leurs.

    Il y a aussi le confort de se soustraire un instant au pesant regard masculin. Dans ce quartier populaire, une femme se fait régulièrement aborder, interpeller, harceler par les hommes. Mais, à la faveur de cette expérience, je me demande si, par un glissement pervers bien légitime, certains hommes ne trouveraient pas au contraire plus d'excitation à deviner, sous les formes amples de la djellaba, la courbe d'une hanche ou, accrochant un regard d'une façon d'autant plus certaine qu'il tente de se dérober, à imaginer le parfum d'une chevelure voilée.

    Une fois rentrée, je suis tout de même soulagée de me débarasser de mon hijab qui me serre et me tient chaud. Moi qui ai du mal à laisser pousser mes cheveux, je m'imagine mal supporter d'avoir la tête recouverte. Expérience peu concluante pour moi. Que mes amis se rassurent, je ne me promènerai pas voilée de sitôt !



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  • Dimanche, ma logeuse m'a emmenée chez sa belle soeur avant de nous accompagner, avec l'autre colocataire, aux "bains maures".

    Nous traversons Casablanca en taxi blanc. Le véhicule vibre et, serrée contre la portière à l'avant, j'espère que la portière ne va pas lâcher.

    J'ai pris mon appareil photo. J'ai bien fait. Nous sommes accueillies dans un intérieur marocain typique, avec un petit salon en antichambre du grand, tous deux formés par des sedari tout autour de la pièce et garnis de coussins. Il y a là les deux femmes de l'imam, dont la belle-soeur en question, une berbère d'une soixantaine d'années. Elles nous proposent du thé. Il est accompagné de mlawi crêpes marocaines, une pâte feuilletée poëlée, qui se déguste avec du miel et de l'huile d'olive. Un régal ! J'essaie de me retenir par souci diététique... J'en suis déjà à plus que de raison, mais on m'encourage : "koul, koul !" (mange, mange!). Ma logeuse m'apprend à répondre : "mabritch" (non, je ne veux pas). Moi qui veux apprendre l'arabe, c'est un bon début.

    Ensuite, comme je veux la prendre en photo, notre hôte berbère s'en va toute excitée se changer. Elle porte une belle djellaba de satin vert émeraude et un joli hijab de soie jaune. Elle est tatouée sur le visage : un motif orne son front et un autre, depuis sa lèvre inférieure, descend jusque sur la poitrine (c'est ce qu'elle me laisse comprendre) en suivant le menton. Elle voudrait l'enlever à présent, car elle a appris, depuis sa jeunesse, que l'islam réprouve ce genre d'ornement corporel. Moi je la trouve magnifique. Son visage, malgré ou grâce aux rides, possède une expressivité incroyable. Je la mitraille, elle se prête au jeu et pose avec bonne grâce.



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